Philippe Chauvin fustige les différentes institutions après la publication du rapport d’expertise concernant le décès de son fils, Nicolas, sur un terrain de rugby en 2018. M. Chauvin regrette notamment "l’omerta" qui sévit selon lui dans le rugby français.
Le 17 avril prochain, le Ministère des sports et la FFR vous présenteront le rapport d’expertise que vous réclamez depuis le décès de votre fils Nicolas, survenu le 9 décembre 2018 lors d’un match espoir entre le Stade français et l’UBB. Qu’attendez-vous de ce rendez-vous ?
D’abord, je tiens à signaler que cela fait plus de six ans que nous réclamons ce rapport d’expertise. Il aura fallu attendre la publication d’un reportage réalisé par Le Parisien avec la vidéo de la mort de Nicolas pour que le lendemain je reçoive un message du directeur de cabinet de la Ministre des Sports Marie Barsacq. Message dans lequel il est écrit en creux : "Nous sommes très heureux de vous dire que la FFR a réalisé à son initiative une expertise de très haut niveau, que nous avons pu étudier, et que nous vous proposons de vous présenter lorsque vous le souhaiterez". Par-delà la naïveté du message, c’est miraculeux, non ? Jusque-là, ce rapport d’expertise, nous l’avions réclamé à la FFR, d’abord à Bernard Laporte puisqu’il était président à l’époque ; ensuite, à Florian Grill son successeur. Nous avions sollicité également les différents Ministres de Sports successifs : Roxana Maracinéanu, Amélie Oudéa-Castera, Gilles Averous et aujourd’hui Marie Barsacq. Dans cette histoire, l’association du Stade français a refusé de se porter partie civile à nos côtés, Florian Grill m’a dit que ses services avaient perdu la vidéo sur laquelle ils devaient s’appuyer pour établir ce rapport d’expertise et lors de l’instruction du dossier par la justice de nombreuses personnalités se sont défilés face à leurs responsabilités. Nous avons fait face à une véritable omerta qui sévit dans le monde du rugby.
Justement, la justice a rendu un non-lieu en janvier dernier. Pensez-vous que votre appel puisse aboutir ?
Comment pouvait-il en être autrement alors que le juge a essuyé les refus des arbitres FFR pour réaliser l’expertise ? Notre appel est fondé sur le fait évident qu’il y a deux fautes puisque le juge lui-même les mentionne. Il est donc évident que ces deux fautes ont entraîné la mort de Nicolas puisque les médecins légistes, après trois expertises médico-légales, convergent vers ce point. Seulement, le juge arrive à une conclusion différente parce qu’il introduit des éléments qui sont subjectifs c’est à dire : la vitesse est normale et l’intensité du choc n’a rien d’anormal. Si on suit sa réflexion, les joueurs qui ont tué Nicolas ne pouvaient pas deviner qu’ils pouvaient arracher la seconde vertèbre cervicale de leur adversaire sur ce choc. Notre avocat maître Jérôme Stéphan a la conviction que nous avons quand même des arguments à faire valoir pour que ce non-lieu puisse être révisé.
Avez-vous justement la conviction que le rapport d’expertise produit par la FFR pourra être un élément déterminant ?
Je ne suis pas un fin connaisseur du fonctionnement de la justice. Si j’ai bien compris le collège des juges d’instruction qui forment la chambre d’appel va regarder la procédure, rien que la procédure, le délibéré et juger si le droit a été respecté. Ce rapport d’expertise arrive probablement trop tard dans le cadre de la procédure. Mais, on va pouvoir savoir exactement ce qu’on peut faire ou ne pas faire sur un terrain de rugby. Est-ce que mourir fait vraiment partie du jeu ? Depuis 2019, je me bats pour préserver le rugby "des tricheurs" qui nuisent à la sécurité des autres joueurs. Je réclame simplement qu’on établisse les responsabilités qui ont mené à ce drame. À ma connaissance, il y a 3 personnes impliquées : mon fils et les deux plaqueurs. Ces deux derniers ont-ils, oui ou non, commis une faute de jeu ? Ont-ils, oui ou non, eu un comportement dangereux ? Voilà les questions que doit traiter ce rapport. Rien d’autre. Le rugby doit avoir un véritable regard introspectif et objectif de l’état de ses règles et de leur application. Chacun devra assumer ses responsabilités.
À quelles conclusions vous attendez-vous ?
Soit la FFR estime que le règlement est respecté, c’est à dire que l’on peut taper la tête d’un joueur et dans ce cas-là il faut que tout le monde le sache. Le nom lieu prononcé fera alors jurisprudence pour les prochaines victimes. C’est à dire que l’on pourra opposer à chaque nouveau cas le fait d’avoir, dans la mort de Nicolas Chauvin, considéré que les chocs à la tête n’étaient pas suffisants pour impliquer la responsabilité pénale d’un joueur, quand bien même la victime est décédée. C’est dur à entendre, mais ce sera la stricte vérité. Dans les prétoires, les avocats ne se priveront pas de revendiquer cette jurisprudence. Aujourd’hui, je me bats donc pour Nicolas, mais aussi et surtout pour la sécurité des pratiquants de ce sport.
Croyez-vous pouvoir être entendu ?
Peut-être me dira-t-on : "on est très heureux comme ça, on se fout sur la gueule et on est très content". Qui sait ? Dans ce cas, je dirais : "continuez comme bon vous semble, mais dites bien que le rugby peut tuer". Ou alors, la faute des deux plaqueurs sera peut-être reconnue. Et pour la FFR, ce sera une chance unique de pouvoir sortir par le haut de ce sujet. Je me rendrai donc à ce rendez-vous accompagné de mon épouse et de mes deux fils Antoine et Thomas. C’est important que ces gens-là, tant à la fédération qu’au ministère des sports, voient l’humanité qu’ils ont en face d’eux et qu’ils la regardent droit dans les yeux.